Le 31 janvier 2010 - S.R.
« Aimer c’est agir » Victor Hugo
C’était en 1948 ou 49. Je travaillais en qualité de mécanographe à la Direction des P.T.T à Paris- Montparnasse. Dans une immense salle le vacarme produit par une trentaine de machines IBM fonctionnant sans interruption rendait impossible tout échange de paroles d’une employée à l’autre. Une surveillante contrôlait en permanence cadences et rendements de chacune d’entre nous.
Comme à l’école, pire qu’à l’usine, il fallait lever la main pour obtenir l’autorisation d’aller seulement une fois durant la vacation (12 à 19 heures d’affilée) aux toilettes. Lorsque, enfin, notre garde-chiourme se prenait une petite demi-heure pour aller déjeuner, les machines s’arrêtaient et j’en profitais pour raconter ou mimer ce que j’avais appris, le matin même, durant les cours d’art dramatique auxquels je participais, de 8h à 11h30 à L’E.P.J.D (Education Par le Jeu Dramatique, à Montrouge).
Or, un après-midi, je fus prise en flagrant délit de représentation théâtrale en plein milieu d’une tirade de je ne sais quel dramaturge, par notre zélée surveillante. Je fus sommée non seulement de reprendre ma place mais de M’EXCUSER auprès d’elle « pour ce comportement inadmissible durant son absence ». Devant mon refus d’obtempérer, chaque opératrice ayant servilement rejoint son poste, je dus prendre la porte. Une Voix s’est alors élevée : seule, installée devant son énorme machine, Madeleine chantait. Elle ne fredonnait pas ; elle avait entonné le chant des partisans et chantait à pleine voix. Les mains immobiles sur le clavier de sa machine, elle chantait ! Cette fille que je trouvais ordinaire, quelconque, avec laquelle je n’aurais jamais échangé un mot ou un regard avait, sans l’ombre d’une hésitation, prit mon parti . Ai-je reçu un blâme de « mes supérieurs » pour mon attitude ? M’a-t-on menacée de baisser mes notes en fin d’année ? Je n’en ai nul souvenir. Ce qui est certain c’est que ce genre d’incident allait avoir une répercussion sur ma vie entière, puisque, vingt ans après, sous couvert d’amitié, nous vivions toujours ensemble alors que rien, mais rien ! …ne nous prédisposait à cela !
Cette anecdote ne vient pas, aujourd’hui, comme un cheveu sur la soupe.
1928, naissance de Madeleine. 31 janvier, jour de son anniversaire.
Lorsque les êtres vous ont définitivement quitté, il arrive, la nuit, que l’on s’interroge.
Les a-t-on aimés comme ils le méritaient ?