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J'entends, terrible, le sifflet,
De ce train qui nous séparait ;
Le quai sur lequel tu courais
Comme après moi, ... comme à jamais.
Puis, au loin, une silhouette,
Et tes mots, fichés en ma tête.

Je me souviens, beaucoup plus tard,
Londres ... les anglais ... la radio,
Les F.F.I. et les bravos.
Les américains à Paris,
L'hôtel de ville, perdu, repris ;
Les allemands avec leurs chars ;
La fin, la fin du cauchemar :
La province ... femmes rasées ...
Toute la France libérée :
Les nouvelles des prisonniers ;
La parole enfin retrouvée ;
Les camps, - dont on n'avait rien su -,
Et quelques miliciens pendus, ...
Et vous, dont j'étais sans nouvelles,
Mais pour qui la vie était belle,
Puisque la guerre était finie.

Je me souviens ... Il fait bien noir ...
Votre lettre ... La belle histoire :
L'écriture était de maman :
Je l'ai ouverte, évidemment,
... "S'il vous plaît, dîtes doucement
A ma fille le dénouement
Pour nous, de cette triste guerre,
Car elle aimait beaucoup son père.
Apprenez lui la vérité,
Hier, son père s'est suicidé’’.

Toujours, toujours, toujours les gares :
Train du retour, un peu plus tard.
La maison vide, désertée,
D'où tes affaires étaient ôtées.
Et puis ce creux, ce désespoir,
Savoir ne jamais te revoir :
Le silence dans la maison
Où nul ne disait plus ton nom ;
Ecole, collège, examens,
La réussite pour demain ;
Niché dans mon cœur, "le théâtre",
Tout un entourage à combattre.
Vivante toujours la question
Pour excuser ta trahison
"Pourquoi t'es-tu donné la mort,
Alors que nous touchions au port ?"

Plus de cinquante ans de silence,
Sur cette gare ... train en partance ...
Ne m'accompagnez pas ... La gare
Me rappelle le grand départ.
Ne courrez pas après le train
Mais poursuivez votre chemin
Pour qu'existent des lendemains.


Pour mon Père
Simone Raton
19 Juillet 1993
DEPART

Je me souviens d'un quai de gare,
Un quai quelconque... un... quelque part...
D'un Paris lugubre et soumis,
Paris - Pétain, Paris - Nazis,
Paris privé de ses enfants,
Petits juifs, aussi résistants ;
Paris où vous ne vouliez plus
Me voir en danger dans les rues ;
Ce Paris dont on m'éloignait
Pour mon bien : C'est ce qu'on croyait.

Je me souviens d'un train de bois,
Toi sur le quai, entre deux voies
Et moi dans ce compartiment
.. La fenêtre, ... les allemands.
Aussi ta voix qui m'expliquait
Qu'un jour tout cela finirait:
"Chez nos amis, plus rien à craindre,
Tu n'auras plus besoin de feindre.
Tu verras que tout ira bien,
Tu n'auras plus froid et plus faim.
- Plus la peur d'être ramassée,
Interrogée, ou déportée
- Pas de sirènes, plus d'abris,
De croix gammées, de pas, de cris...
Il faut profiter de la chance,
Puis, tu as droit à ton enfance".

Je me souviens : ce quai, la gare ...
Dont je ne puis trouver le nom ;
De tes yeux tristes et profonds
Et aussi de ta conviction :
« Tu sais, lorsque tu reviendras
Nous serons LIBRES tu verras,
Tout comme avant l'occupation
... plus tard ... A la libération.
Mais grave bien en toi ces mots :
"La guerre est le plus grand fléau" ».

Ce quai, mon dieu, ce quai de gare ;
Les bruits de bottes ... Il faisait noir
Et le train avait du retard,
Une heure ou deux, comment savoir ?
Et puis tu m'as prise à partie :
"Tu t'en vas, mais retiens ceci :
Ton théâtre, tu le feras
Et si ta mère ne le veut pas,
Sur ce quai tu as ma parole,
- puisque ma fille est un peu folle -
A réussir je t'aiderai
Et près d'elle je plaiderai
Ta cause, promis, jusqu'au bout.
Etre une artiste, après tout,
Cela vaut peut-être le coup
Il faut savoir être un peu fou !"

Je me souviens de notre gare,
Toi, pour moi, prêt à la bagarre
Et ma joie puisque je t'ai cru,
L'espoir, là, soudain revenu.
  
Départ
7 février 2011 - Lien entre ma vie et mes poèmes, il me tient à coeur que vous lisiez ce préambule. Merci - S.R.

« Poursuivez votre chemin
Pour qu’existent des lendemains »

Lorsque l’on apprend que son père s’est suicidé, dans les années 44, alors, qu’enfin la guerre est terminée, que le cauchemar que fut l’occupation nazie de Paris et de la France a pris fin, on ne saisit pas sur le coup l’impact que cela aura sur le cours de votre propre vie. Je sais maintenant que cette mort, que j’ai acceptée sans en parler à l’époque, que ce soit  en famille ou ailleurs, a fait dévier le cours de mon existence.