18 décembre 2010
Durant les vacances scolaires de 1944, j’avais été confiée avec ma plus jeune sœur aux bons soins de Mr et Mme Gris, famille de résistants- maquisards particulièrement opérationnels et courageux - domiciliés à Saint Maixent, près de Niort, dans les Deux-Sèvres. Paris était à ce moment là redoutable avec ses alertes, ses descentes aux abris sans lumière, ses arrestations, dénonciations, et cette famine, que connurent beaucoup moins les provinciaux que les parisiens, ces derniers survivant avec leurs seuls tickets d’alimentation distribués par les allemands.
Il n’était pas question alors de « Venise Verte » ni de Marais poitevin. Mais, pour les parents, éviter que leurs enfants soient pris dans quelque rafle imprévisible dans le quartier où nous habitions, et, de surcroît, savoir que leurs plus petits allaient enfin « manger à leur faim » en quittant la capitale, tenait du miracle.
En août 1974, je suis retournée voir cette ville où, mangeant à ma faim et ayant moins peur de l’ennemi, j’avais connu des jours heureux et appris enfin la libération de Paris. Hélas aussi, la mort de mon père.
Visite hors saison. J’ai eu cette chance : retrouver la rivière, le calme, le silence , dans ce marais poitevin dont je n’avais qu’un vague souvenir mais où une simple barque me ramenait à la nature, à ce besoin de quitter Paris qui me taraudait certains jours. A cette paix intérieure qui, à mon insu, me faisait défaut.
C’est ainsi que, de retour à Paris, j’ai écrit d’une traite « LA BARQUE », poème qui a toujours fait écho, lors de mes spectacles, dans le cœur du public. Poème qui déjà annonçait mon renoncement à l’enfer que devenait Paris trente ans après la fin de la guerre.
Et -voici deux ans déjà- l’envie m’a pris de retourner là-bas : En plein mois d’août ! Des centaines de voitures, des centaines de motos, du bruit, de la bousculade, de la pub, une odeur de cuisine, la queue pour monter en payant cher sur une des nombreuses barques dans lesquelles s’installaient des touristes ravis du voyage !
Heureusement, en 1974 je n’ai pas intitulé mon poème « La Venise Verte » mais simplement « La barque ». Il n’y a pas de hasard !
En prenant l’avion, en allant beaucoup plus loin, hors de France ou non, il doit bien y avoir une barque sans moteur, qui avance sans bruit, le long de berges sans maisons, avec juste des oiseaux dans les nids et de paisibles bovins inoffensifs qui la regarde passer. Une autre barque qui m’attend.
En tous cas, cette barque, ma barque à moi, a permis -à des parisiens ou des provinciaux en mal de vivre qui écoutaient religieusement ce texte, de « RÊVER ». C’est à cela que sert la poésie qui ne se veut ni intellectuelle ni objet de compétitions, ni de prix de la poésie à recevoir !
C’est peut-être parce que j’ai appris à Saint Maixent que la guerre était finie que j’ai eu tant envie de retrouver en moi LA PAIX
« C’est lent, paisible, vérité, comme tout ce qu’on a rêvé
….Dans leurs villes, dans leurs prisons ! » On prend la barque, on s’en va…