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1er février 2010 - Lien entre ma vie et mes poèmes, il me tient à coeur que vous lisiez ce préambule. Merci - S.R.

J’avais 14 ans lorsque mon père s’est suicidé. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai saisi l’impact que cette disparition aurait sur le cours de ma propre existence.

En fait, c’est souvent très (ou trop) tard que l’on comprend la reconnaissance que l’on doit à ses parents, quel qu’ait été leur comportement à notre égard. Lorsqu’on réalise que rien n’est plus important qu’une vie humaine,- et que nos parents n’existent plus-, on regrette de ne pas avoir questionné son père, sa mère, alors qu’ils étaient encore parmi nous.
REMINISCENCES

Nous prenions sa vieille bicyclette toute rouillée ;
C’était le petit jour, c’était Paris pas éveillée :
Il me posait sur le cadre , encore humide de rosée,
Et dans le froid, dans le grand vent il se mettait à pédaler.

C’était merveilleux : J’étais assise, je ne faisais rien
Que de laisser la vie entrer en moi dans le matin.
Tout était irréel : Les façades, les clochards, les chiens,
L’étrange connivence des poubelles contre la faim.

Nous allions aux puces, à « La mouff »  car ce n’était pas loin
De la maison, lorsqu’il faisait un froid trop inhumain
Pour que les mains, sur le guidon restent vivantes : que les freins
Répondent, lorsqu’un chat traversait notre route ...... soudain !

Ravie, je laissais vivre en moi ce Paris des souffrances :
Nous étions loin, sur quelqu’autre planète, et le silence
De l’aube était immense ; Nous allions, et mon enfance
C’était ce vélo, son souffle régulier, sa présence.

Je préférais « La mouff » à « Saint-Ouen ». A Clignancourt, l’été,
C’était gai : mais je n’éprouvais pas ce goût de vérité  :
Chiffons déballés pêle-mêle, outils, bibelots, jouets,
Incroyable fatras exposé là - pour mieux ressusciter -.

C’est drôle, on croit avoir tout oublié ... Et la mouff’tard
Vient de réveiller le passé : hétéroclisme notoire
D’une faune, d’une crasse ! Extraordinaire foutoir
De ces humains qui échangeaient et s’échangeaient sans tintamarre.

Ce n’étaient pas « les puces » d’aujourd’hui, cette humanité
Là vivait : « Mémère » jouant « Phèdre » dans ses oripeaux ;
Alcoolique invétéré - faisant des mots -. Fraternité
Insoupçonnée des objets , des être, des animaux.

Parfois je m’arrêtais devant un étalage miteux
Subjuguée par le regard d’une poupée de porcelaine :
Amoureuse, j’implorais si fort, avec mes yeux, qu’un vieux
Se penchait vers moi et me disait : « Prends-la, si tu la veux ».

Je me sauvais , serrant avec violence cette poupée infâme,
Borgne, cul-d’jatte, pauvre petite handicapée.
Je montrais à mon père cet objet de ma flamme.
Il ne se moquait pas, il me disait : «comment allons-nous la baptiser ?»

Nous reprenions sa  vieille  bicyclette toute rouillée :
C’était le jour, c’était Paris, Paris bien éveillée.
Il me posait sur le cadre, en prenant soin de ma poupée,
Et dans le froid, dans le grand vent, il se mettait à pédaler.

Pour mon Père
Simone Raton
Juillet 1974
Réminiscences